Puigcerdà, la ville-ascenseur
La capitale de la Cerdagne offre un balcon insoupçonné sur la plaine. Ville haute, hotte à surprises, hôte de la bourgeoisie, elle mérite bien plus qu'un aller-retour.
Puigcerdà. Interdit de prononcer à la française ! Osez le « putsch ». Car voilà justement une cité qui renverse les clichés. D’ailleurs, le saviez-vous, quand les Cerdans vont à Puigcerdà, ils disent toujours qu’ils se rendent à « la vila ». Puigcerdà, la grande ville, la capitale. C’est vers cet indiscutable chef-lieu que converge la Cerdagne entière lorsqu’elle veut « firar-se ». Une expression typique qui reflète parfaitement l’idée selon laquelle on va à Puigcerdà pour s’éclater en faisant les courses ! Que l’on vienne des Pyrénées-Orientales ou d’Espagne, de Haute ou de Basse Cerdagne, tout le monde est passé par Puigcerdà, par son pont « international » la reliant à sa ville-sœur Bourg-Madame et par son mythique poste de douane, aujourd’hui abandonné. De son histoire de principale ville de Catalogne au Moyen âge, bousculée par les guerres carlistes, marquée du sceau du Traité des Pyrénées en 1659, Puigcerdà a conservé les traces. Non pas que nous considérions qu’il est inutile de revenir sur ce fameux Traité pour vous aider à comprendre l’évolution de Puigcerdà, mais ce serait presque faire offense à l’extraordinaire muséographie, mise en place par l’office de tourisme de la ville. Car là, le long de la Nationale 152, le point d’information « I Cat » propose aux visiteurs une superbe immersion audiovisuelle dans les entrailles géographico-politiques de la Catalogne. D’une pédagogie irréprochable, le film d’animation donne ainsi à voir et à entendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Catalogne sans jamais le saisir réellement. Idéal pour une entrée en matière La ruée de la bourgeoisie barcelonaise La légende du Lac C’est cette atmosphère magique et noble qui, aujourd’hui encore, flotte autour du lac. Un plan d’eau de forme hexagonale délicieusement aménagé autour duquel couples d’amoureux et familles aiment à venir se promener. La fête centenaire du Lac de Puigcerdà, rappelle également la légende de la Vielle Dame du Lac, qui, chaque année, suscite l'intérêt des petits et grands. On raconte ainsi l’histoire d’une nonagénaire qui vivait dans la rue des Ferrers de la Vila. Vêtue d'un jupon et d'une capuche, elle incarnait les vertus de la femme cerdane. Amoureuse de sa terre et en particulier du lac et de sa bonne vieille ville, elle se rendait ponctuellement à son rendez-vous annuel. Et selon Josep Vinyet, « elle parcourait son village, s'intéressait aux voisins et, après avoir partagé avec eux une journée de joie, repartait à bord d'un bateau, parmi les branches d'un saule pleureur vers quelque palais fantastique au fond de l'eau où l'attendaient les fées venues, voici très longtemps, du lac du Lanos ». Une autre version de la légende prétend que la petite vieille vivait dans une maison engloutie par les eaux du lac. Lors de la construction de celui-ci, elle aurait refusé de quitter les lieux, mais on la força. Depuis ce temps-là, elle revient chaque année au mois d'août pour visiter son ancienne demeure.
Un belvédère royal
D’accord, cela ne vous dit toujours pas par quoi commencer pour « attaquer » Puigcerdà. Déjouons donc tous les itinéraires des prospectus touristiques et prenons l’ascenseur ! Un insolite monte-personnes suspendu à flanc de cité auquel on accède par une passerelle. Une bulle vitrée du plus bel effet qui flotte à plus de 1 200 mètres au-dessus de la gare et de l’immense plaine. Panorama à couper le souffle. C’est cet ascenseur qu’empruntent les autochtones pour « monter à la ville ». On accède alors à la place de la mairie (appelée aussi place de les Monges), à cet endroit même où se trouvait l’ancien Couvent de Santa Clara aujourd’hui transformé en mairie. Le belvédère de la Cerdagne par excellence ! Un lieu tellement singulier et enchanteur que le poète Joan Maragall y fait référence comme « grand balcon de la muraille » dans son poème « A muntanya ». Parallèle à l’ascenseur, un escalier serpente entre les maisons laissant place à un tableau de l’artiste local Pere Borrell représentant la procession de la Vierge de la sacristie. Sur la grande esplanade, une silhouette de cheval en fer forgé, signée par Xavier Median-Campeny et inaugurée en 1993 rend hommage à cette race d’équidés hispano-bretons qui faisaient alors tout le luxe des grandes foires aux chevaux cerdans. Mais revenons encore à notre ascenseur. Car qui dit ascenseur prend de la hauteur. Et c’est ce symbole, cette idée de montée qu’il faut retenir pour approcher Puigcerdà. Montons donc vers la place Santa Maria d’où se détache, solitaire, le « campanar » (il culmine à 1 238,4 mètres très précisément !), le haut clocher gothique de l’ancienne église détruite en 1936. Quatre piliers rectangulaires de granit, une tour octogonale et surtout une terrasse à l’extraordinaire vue panoramique. Accessible seulement durant la période estivale. Sur la place, une enfilade de terrasses de cafés, illuminées par les couleurs chaudes des façades, surplombées de réverbères Art Nouveau. C’est ici que bat le pouls de la ville. A deux pas du Casino Ceretà, fondé en 1893 par l’architecte Calixte Freixa. De style éclectique, il fut construit en 1893. Détruit par un incendie en 1904, il fut reconstruit en 1908 par Josep Domènech i Estapa. Il avait été aussi appelé Casino de Dalt. Avec son théâtre et ses diverses salles, le Casino fut le phare du mouvement littéraire et culturel de la Cerdanya de la fin du XIXe siècle lié à la Renaixença Catalana. A l’intérieur, on se presse encore pour admirer son grand luminaire à bras, style salle de bal. Nous y sommes ! Car ce n’est évidemment pas un hasard si Puigcerdà possède un si beau Casino, pas un hasard non plus si l’étang est entouré de si somptueuses maisons...
Malgré son éloignement, la Cerdagne a en effet depuis toujours bénéficié des bienfaits de son climat d’altitude. La bourgeoisie barcelonaise ne s’y est pas trompée ! Rien de plus adapté pour la santé qu’une cure sur les hauts plateaux. Et c’est ainsi que vers la fin du XIXe siècle, la Cerdagne commença à devenir le lieu de villégiature privilégié des familles aisées de Barcelone. De riches familles qui se sont alors fait construire de luxueuses demeures, appelées « Quintas », à l'extérieur des remparts de Puigcerdà. Parmi ces villas aux lignes à l’élégance absolue, La Torre Vollart, la Villa Margarita et la Villa Paulita qui comptent parmi les plus beaux hôtels de Catalogne ! Ces petites fortunes barcelonaises furent aussi les pionniers de ce qu’il convient d’appeler le tourisme. Dans leur sillage, on vit débarquer des politiciens parmi lesquels Emmanuel Brousse, des personnalités du monde de la culture comme les écrivains Jacint Verdaguer, Narcis Oller et le peintre Santiago Rusinol. Mais également les musiciens tels qu’Albéniz et Granados. Un joli petit monde qui fréquentait alors le Casino Ceretà, le Cercle Agricole et Commercial et assistait à de grandes manifestations comme la Fête du Lac ou les Jeux Floraux.
Les ingrédients d’un best-seller de Zafon
Pas étonnant que l’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon, auteur du best-seller « L’Ombre du Vent » ait puisé dans l’univers de Puigcerdà les ingrédients de son avant-dernier roman « Le Jeu de l’Ange ». Une « route littéraire » matérialisée par des colonnes explicatives, rappelle ainsi chaque lieu évoqué dans son livre. Grâce à Zafon, Puigcerdà, ses cieux d’un bleu pur et ses eaux glacées sont entrés définitivement dans le patrimoine littéraire mondial ! Charmés par la beauté du paysage, les touristes de l’époque ont aujourd’hui laissé la place à un tourisme essentiellement axé vers les joies de la neige et les sports de pleine nature. Hôtels à foison, restaurants à profusion, là encore, Puigcerdà frappe fort et profite allègrement d’une cuisine authentiquement cerdane pour ensorceler ses visiteurs. Car comment échapper au typique « Trinxat », ce plat servi très chaud à base de pommes de terre, de lard maigre et de ce chou qui ne doit pas être cueilli avant qu'il « ait été touché par le froid ».
Une gastronomie unique... et calorique
Avant de quitter Puigcerdà, égarez-vous par le marché du samedi matin ! Remplissez votre cabas de la délicieuse poire de Cerdagne, de navets de Talltendre, de trumfes (patates), de miel, de fromage de chèvre élaboré à Lles de Cerdanya. Sur le stand de Jordi Taboada, roi de la charcuterie d’ici, goûtez au boudin blanc, au fouet ou au pâté de foie. A défaut de marché, poussez la porte de la « Carnisseria Meya » ou de la prestigieuse « Casa Esquena » fondée en 1903. Si elle tient bien au corps, la Cerdagne n’est pas en reste côté cœur. A l’image de Puigcerdà, trop souvent réduite à sa vie nocturne et à sa myriade de magasins de meubles. De Puigcerdà, nous retiendrons ce toponyme dérivé du latin : « Podium Ceretani », qui signifie « mont des Cérétans », c’est-à-dire des anciens habitants de Ceretania devenue la Cerdanya. Sur le podium per sempre !


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