Manresa, ville lumière
Située à mi-chemin entre Barcelone et Berga, Manresa, modeste ville de 80 000 habitants, brille par son incroyable patrimoine, dû à une histoire et une foi exceptionnelles... Depuis qu'un saint ait décidé d'y séjourner. C'était en 1522. Ajoutez à cela un miracle, en l'an de grâce 1345...Tous les ingrédients sont réunis pour faire de Manresa une ville mystérieuse. A découvrir absolument.
D'abord, il y a ces montagnes improbables, qui surgissent de la brume avant même que la ville ne se dévoile aux yeux du visiteur. Imposants, immenses, les « mamelons » de Montserrat laissent croire à un mirage tant ils semblent irréels. A ces pitons rocheux sortis de nulle part, les croyances des hommes se sont toujours accrochées avec ténacité. A l'image du Sanctuaire de Montserrat mais aussi des ermitages et des croix fixées à la roche, de part et d'autre des falaises. A ses pieds, Manresa semble happée par ce cadre divin. Dès l'entrée dans la ville, les témoignages d'une foi historique se matérialisent. Santa Maria de la Seu, telle un roc A commencer par une œuvre majeure, la basilique Santa Maria de la Seu. Cette église gothique au gabarit de cathédrale, construite sur les hauteurs du centre ancien, domine la rivière et les humains. Et, sitôt la nuit tombée, ses illuminations la rendent encore plus imposante. Telle un roc, elle semble aussi indestructible que la foi de ceux qui l'élevèrent, à compter de l'an 1325, sous les ordres de Berenguer de Montagut, qui fût également à l'origine de l'église Santa Maria del Mar à Barcelone. La Seu, bâtisse imposante et austère, élève à elle-seule Manresa à la dimension de ville historique. Une fois le porche roman passé, le visiteur découvre, ébahi, des restes de pierres sculptées, exposées au pied du cloître. A l'intérieur de l'église, la hauteur sous plafond mais aussi les retables et les tableaux d'une belle conservation laissent stupéfait. Un grand vitrail rond iradie la catédrale d'un rayon de soleil pâle et poussiéreux. A l'extérieur, la lumière pique les yeux Retour au monde des mortels... A l'extérieur, la lumière pique les yeux. En contournant la basilique, un chemin de ronde se dévoile. Le « Camí dels Corrals », c'est son nom, se taille un circuit dans la roche, à mi-chemin entre le pied de la colline Puig Cardener et les fondations de l'église. Ce vestige-là correspond aux murailles du Moyen-Age... Temps lointain, omniprésent à Manresa. Car, en faisant marche arrière et en entrant dans la vieille ville, la Catalogne médiévale saute aux yeux. Les ruelles étroites et sinueuses, grimpent et descendent en permanence. Elles sont bordées de maisons à plusieurs étages semblant se hisser vers le ciel, à la recherche de la lumière. Du côté du Carrer del Bisbe, du Carrer de Sobrerroca, de la Baixada dels Jueus, ancienne rue juive, du Carrer del Balç et de ses galeries, le temps semble s'être arrêté. Quelques immeubles abandonnés, aux fenêtres béantes, que seuls se disputent des colonies de pigeons, renforcent cette étrange sensation. A deux pas de là, des rues plus vivantes nous ramènent à la Manresa actuelle. Dans ce cœur de ville vivent de nombreux immigrés. Immeubles décrépits, gamins jouant dans les rues, évoquent les villes de l'autre côté de la Méditerranée. Du côté de la plaça Major, les rues respirent l'animation. Dans les petits commerces, on trouve de tout, des fruits exotiques aux escargots serrés dans des filets, des vitrines de vêtements dernier cri aux bazars remplis de bric-à-brac. En remontant le Carrer del Joc de la Pilota, on découvre, sur un reste de muraille, une niche protégée par une vitre. A l'intérieur : des restes de céramique et une poterie sont exposés. Manresa conserve décidément une riche histoire tatouée dans sa chair. La déambulation du visiteur mène finalement, immanquablement, à la Plaça dels Infants, le pont entre le centre médiéval et la ville commerçante du XXIe siècle. La muraille de l'ancienne ville forte s'élève ici, comme un imposant morceau d'histoire hérité, là encore, du Moyen-Age. Mais la splendeur passée de Manresa, ce sont aussi et surtout deux ponts, d'une beauté saisissante, le Pont Vell et le Pont Nou. Le premier est particulièrement impressionnant. Bâti face à la basilique de la Seu, il enjambe la rivière sans détours, formant une montée puis une descente, aussi sèches l'une que l'autre. Pour accéder à ce bel édifice pavé, on emprunte un autre trésor surgi tout droit du passé, celui-ci moins flagrant à première vue... De la Carrer de la Cova, à peine une rue qui fait suite au Cami de la Cova et qui sinue entre quelques bâtisses, caché des terrasses voisines, cultivées depuis des siècles à l’abri d’un haut mur. Ici, à deux pas du cœur de Manresa, le visiteur n'est déjà plus en ville, mais bel et bien à la campagne. Se sent-on observé ? En levant les yeux, on découvre un poulailler. Derrière le grillage, les gallinacés fixent l'intrus. Contraste saisissant, en toile de fond, apparaît l'impressionnante Cova, à l'apparence, non pas d'une grotte, mais d'une immense bâtisse austère. Ce sera d'ailleurs la prochaine étape de ce voyage dans le temps. Des pavés lissés par les sabots Mais pour l'heure, cap sur le pont Vell... Et c'est bien au sol que se trouve le véritable trésor à découvrir, dans ce Cami de la Cova. Un sol recouvert de pavés, posés sur leur arête... Mais, surtout, des pavés lissés par les centaines de milliers de sabots et de chaussures qui l'ont foulé, pendant des siècles. Ce petit « cami » a dû en voir passer, des paysans, des marchands, des enfants partant jouer à la rivière, des militaires en campagne... et, bien sûr, des croyants. Car Manresa, ville pieuse par excellence, doit sa foi au miracle de la Llum (lire notre encadré), mais aussi à la présence, dans ses murs, d'un homme célèbre, fait Saint, Ignasi de Loiola. Pour découvrir cette histoire hors du commun, marche-arrière. On s'échine à remonter le chemin pavé, non sans souffler. L'immense édifice de la Cova de Sant Ignasi se dresse face au visiteur. Toute une partie du bâtiment, côté gauche, la Casa d'Exercicis, est un centre spirituel. Des croyants venus de tous les horizons y réalisent des séjours ou des stages. Pour les visites, en revanche, on longe le bâtiment, et on l'aborde par le côté droit. On passe près de colonnes se mêlant à la roche, soutenant la bâtisse, ainsi que devant une façade baroque au bestiaire impressionnant. Au fond de l'église... une grotte On pousse la porte de l'église. Car la « cova », grotte en catalan, est en fait une immense bâtisse composée, par la Casa d'Exercicis, mais aussi par une église, une « avantcova », une sorte d'antichambre, et d'une « coveta », petite grotte. Immersion totale donc, dans l'église où règne un calme olympien. Moins impressionnante que la Seu, mais tout aussi remarquable, avec ses dorures, plus nombreuses - époque baroque oblige - et ses sculptures de saints, d'un réalisme stupéfiant. En longeant les chapelles du côté gauche, on découvre un accès, qui mène à l'avantcova. Superbe couloir aux vitraux lumineux, aux peintures vives, aux mosaïques infinies. Le sol, les murs, le plafond, regorgent de détails subtils, que des lustres luxueux donnent à voir avec force détails. Ce couloir, qui était en fait un lieu dédié au culte jusqu'à la construction de l'église, au XVIIIe siècle, a été ornementé par le peintre jésuite Marti Corona... D'où un style moderniste, raffiné, loin des dorures surchargées de l'église. La coveta, cocon originel Encore quelques pas, et vous voilà dans la « coveta ». Cet espace restreint est une véritable grotte, avec de la roche en guise de murs et de plafonds. Dans ce cocon originel, quelques chaises sont disposées, face à l'autel. Plusieurs croyants sont assis et prient dans un silence total. Malgré le mobilier, malgré la série de huit grandes médailles fixées au mur et relatant la vie du saint, malgré l'aspect touristique du site, le visiteur a tôt fait de se sentir intrus dans cette petite grotte dédiée à la prière. Car, pour les habitants, la « coveta » n'est pas un lieu comme les autres. C'est ici que Saint Ignasi de Loiola se serait recueilli à maintes reprises. Ignasi de Loiola, un militaire devenu Saint Etonnante histoire que celle d'Ignasi de Loiola, enfant d'une famille noble, originaire d'un petit village basque, né en 1491. A l'âge de trente ans, ce militaire est blessé lors de la défense de Pamplona. C'est alors qu'il décide de changer de vie et de se tourner vers la spiritualité. Sur la route de la terre sainte, il passe par Montserrat, où il reçoit un premier accompagnement spirituel. Il décide alors de reporter son pèlerinage et de s'attarder dans la région. A Manresa, Ignaci découvre une ville extrêmement dynamique, qui vit son âge d'or. Une ville pieuse, également. Les manifestations religieuses y sont omniprésentes, de l'église de la Seu aux croix disposées ça et là. Ici, le saint se plonge dans l'écriture de son autobiographie. Et, surtout, dans différents endroits de la ville, comme notamment dans la «coveta » où il vit des instants mystiques. Ainsi, c'est au bord de la rivière Cardener qu'il reçoit la révélation divine, plus connue sous le nom de « l'Eximia Il.lustracio del Cardener ». Ces expériences mystiques, sans doute favorisées par un mode de vie frugal, le porteront ensuite à écrire les « Exercicis Espirituals », une œuvre majeure pour les Ignatiens. Onze mois qui bouleversèrent la ville Au total, Sant Ignasi de Loiola ne vivra que onze mois à Manresa, entre 1522 et 1523... Mais cette période sera importante dans sa vie spirituelle... Et changera l'aspect de la ville, son économie et sa vie spirituelle, à tout jamais. A l'image de cette « coveta », perpétuellement transformée pendant les quatre siècles suivants, Manresa est passé finalement, d'un espace naturel à un ensemble architectural important, à la faveur du développement de la Companyia de Jesus, l'ordre religieux créé par Sant Ignasi. Les traces de Sant Ignaci sont d’ailleurs omniprésentes aux quatre coins de la ville. De nombreux sites, qu'il fréquentait et dans lesquels il eut des apparitions, furent conservés, à l'instar de la Capella de Sant Marc, près du Cami de la Cova, ou de la Creu de la Mare de Deu de la Guia, au bord de la rivière. D'autres ont été plus ou moins détruits pendant la guerre civile, comme l'Esglesia del Carme, totalement démolie en 1936, avant d'être reconstruite en s'inspirant du style médiéval. Splendides hôtels particuliers Mais Manresa a aussi su s'ouvrir au monde moderne. Ainsi, l'office de tourisme propose, parallèlement à deux itinéraires portant sur la ville médiévale et ignatienne, deux autres circuits libres, permettant de découvrir une Manresa moderniste et industrielle. Le visiteur peut ainsi flâner à son gré, du côté du casino, de la Buresa, le palais néo-gothique, de la Casa Llivia, du Casal regionalista,... Œuvres d'Alexandre Soler i March ou encore d'Ignasi Oms, des architectes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui maniaient le modernisme dans toute sa finesse. Bâtisses imposantes, ainsi que ces usines de la même époque, fermées ou réhabilitées... Manresa, ville multi-facettes, cité de la foi et du commerce, de la nostalgie d'une splendeur passée mais toujours aussi grouillante de dynamisme. Etonnante ville dans laquelle cohabitent, côte à côte, immeubles modernes fonctionnels mais sans âme et des chefs-d'œuvre gothiques. Désormais, ville étape pour les Barcelonais sur la route de la montagne, pour les habitants de la région de Lleida sur celle de Vic, grâce à un développement routier conséquent, Manresa brille d'une nouvelle vocation : celle d'un tourisme patrimonial. Enracinée dans une histoire riche, cette ville plurielle n'a pas fini de voir déambuler des promeneurs dans ses ruelles escarpées et sur les dalles de ses églises immenses.




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