Maillol pour mémoire
A vingt ans, il voulait être peintre mais sa renommée se fit par la sculpture dans la deuxième moitié de sa vie… Il y a cent cinquante ans très exactement, naissait à Banyuls-sur-Mer Aristide Maillol dans une vieille famille catalane où l’on comptait des marins et certainement aussi des contrebandiers…
Le 8 décembre 1861 naquit Aristide Bonaventure Jean Maillol, quatrième enfant d’une fratrie de cinq dont les parents vivaient dans le quartier du Puig del Mas, à Banyuls-sur-Mer, avant-dernier port de la côte catalane avant la frontière. A l’époque, les communications terrestres ignoraient un peu Banyuls. Le petit port échangeait avec le reste du monde, surtout par la mer. Et si les habitants du coin étaient autant vignerons que pêcheurs, apiculteurs et paysans, l’économie locale reposait principalement sur la contrebande arrivée par la mer et repartant par les sentiers des Albères à dos de mulet. C’est dans ce contexte particulier que grandit le jeune artiste, qui réalise son premier tableau, une marine, à l’âge de 14 ans. Pensionnaire au lycée Saint-Louis de Gonzague à Perpignan, il se sent seul et exilé. Renvoyé de l’institution à l’âge de 18 ans, il revient à Banyuls et décide très vite de devenir peintre. Il doit pour cela convaincre la tante de son père, à qui il a été confié très jeune et qui s’occupe de son éducation. Installé à l’âge de vingt ans à Paris, il survit avec les 20 francs mensuels que lui envoie la tante Lucie. Il échoue à plusieurs reprises à l’examen d’entrée à l’Ecole des Beaux-arts mais s’arrange tout de même pour y suivre les cours, sans y être inscrit. Il faut savoir qu’il a été recalé pour « incapacité ». Misère noire Durant une dizaine d’années, de 1884 à 1892, il percevra une subvention du Conseil général, un apport non superflu car Maillol tire le diable par la queue et vit dans une misère noire dans la capitale. Sous-alimenté, il habite un grenier et son état de santé nécessitera plusieurs hospitalisations. En mars 1885, il est finalement admis à l’Ecole des Beaux-arts, dans la section Peinture et Sculpture. Après sept ans d’une vie de bohème totale, il est déçu par l’enseignement trop académique des Beaux-arts. Parallèlement, il est très impressionné par l’art de Gauguin, qui constitue pour lui une véritable illumination. Il s’initie à la tapisserie à Cluny, fait la connaissance de Gauguin, qui l’encourage. L’année suivante, il crée à Banyuls, dans la maison de sa tante, un atelier de tapisserie et c’est deux ans plus tard qu’il commence à sculpter. Il expose dans les années qui suivent des bois, des cires et des terres cuites émaillées. On est encore loin du Maillol monumental et des nus voluptueux… Fréquentant les Nabis, ces peintres adeptes de la couleur, insurgés contre l’académisme, il se lie avec Matisse pour un demi-siècle d’« amitié sans nuage ». Il fera en outre la connaissance de Picasso. Le choix de la sculpture A Paris, c’est l’effervescence artistique de la fin du XIXe siècle, avec ses artistes précurseurs, ses collectionneurs éclairés et ses mécènes avisés. Maillol n’y échappera pas puisqu’il fait partie de cette avant-garde avide de nouvelles formes pour laquelle l’Art est le seul credo. Et si la vie est toujours très dure au quotidien, d’autant que Maillol se marie en 1896 avec Clotilde Narcisse, une des employées de l’atelier de tapisserie banyulenc et qu’un fils naît rapidement de cette union, son art commence à émerger. En 1897, la princesse et mécène roumaine Bibesco lui commande une tapisserie. Mais en 1900, comme le travail de la tapisserie a affecté sa vue, Maillol abandonne cet art et se tourne entièrement vers la sculpture. Il n’abandonnera cependant jamais le pinceau et, au tournant du siècle, il a tout de même peint « La femme à l’ombrelle » (son plus célèbre tableau exposé au musée d’Orsay) ainsi que « Jeune fille au chapeau noir » dont l’énigmatique profil féminin (inspiration des peintres préraphaélites) ne cesse d’interpeller. Cette œuvre étonnante est d’ailleurs visible au musée Rigaud de Perpignan. L’écrivain Octave Mirbeau, également critique d’art admirateur de Maillol, lui achète des statuettes au terme d’une exposition. Rodin, le grand sculpteur français à la renommée internationale, voue aussi beaucoup d’admiration au sculpteur de Banyuls… Vision de la Méditerranée En 1902, Maillol commence une grande statue qui se nommera « Méditerranée ». C’est le comte Harry Kessler, un collectionneur d’art allemand, qui l’achètera. Celui-ci va vite devenir le mécène du sculpteur. Nul doute que Maillol incarna à ses yeux une certaine vision de la Méditerranée, dont beaucoup d’esthètes allemands ont toujours été friands. Une Méditerranée berceau d’un paradis perdu dont la lumière, les couleurs et les traditions sont les ultimes traces… C’est d’ailleurs en sa compagnie et avec Hugo Von Hoffmannsthal, écrivain autrichien, qu’il embarque pour la Grèce à Marseille. Il y découvre dans les musées la statuaire antique, dont il tâcha de se démarquer en créant ses nus uniques, empreints d’une sensualité et d’un mutisme troublants qui doivent plus à un désir de renouveau artistique qu’à un néo-classicisme. Mais si Maillol ne concevait pas son art sans un instinct tinté de spiritualité, il ne put échapper aux vicissitudes de la réalité et, durant la Grande Guerre, son amitié avec le comte Kessler lui joua des tours… Du reste, ses liens avec l’Allemagne ne lui furent pas toujours salutaires. 1917 : les grands triomphes A la mort de Rodin, en 1917, Maillol entre dans sa période de grands triomphes, reconnu internationalement comme premier sculpteur monumental français. En Roussillon, il est d’ailleurs auteur de plusieurs monuments aux Morts remarquables : Port-Vendres, Céret, Elne et Banyuls (un monument aux Morts pacifiste). En 1926, les éditions Gallimard publient un ouvrage critique de Pierre Camo sur les sculptures de Maillol. L’écrivain catalan y déclare à propos de la vision du corps féminin, si cher à l’artiste : « Personne depuis Renoir ne l’a aimé, scruté, caressé avec le regard ni admiré plus voluptueusement que Maillol ». Durant les années trente, la notoriété du sculpteur ne cesse de grandir, jusque par-delà les océans : l’année 1933 débute en effet par une grande exposition à New York, suivie, quelques mois plus tard par une rétrospective en Suisse, à propos de laquelle la critique écrira : « Maillol domine son époque ». Maillol est désormais auréolé d’une notoriété internationale mais c’est en Allemagne qu’il est le plus célèbre. Des amitiés à double tranchant Mais le moins que l’on puisse dire est que les relations qu’entretenait le sculpteur Outre-Rhin ne lui ont pas toujours apporté les bénéfices de l’amitié. Certes, le comte Kessler, diplomate et homme de culture allemand, qui aura été son principal mécène, a concouru à sa notoriété et à son confort matériel, lui passant commande ou intercédant auprès d’amateurs d’art allemands. Mais lorsque ce dernier, en 1914, animé d’un bon sentiment, lui télégraphie d’Allemagne : « Maillol, enterrez vos statues, c’est la guerre ! », ce pneumatique vaut à l’artiste de sérieux ennuis. Il est en effet contraint de prouver aux autorités qu’il n’est pas un espion. La papeterie de Fontval, financée par Kessler, où Maillol met au point un nouveau papier à dessin, est même incendiée en 1915. L’Action française et Le Figaro, se chargeront, la même année, d’entretenir une rumeur d’espionnage et de trahison autour de lui… Trahison, ce terme qui empeste les périodes troubles, lui recollera à la peau lors des heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. Référence à Berlin Maillol est très connu en Allemagne et sa statuaire orgueilleuse, qui renvoie à la Grèce antique, y fait un tabac. En outre, quand Hitler prend le pouvoir, les œuvres de Maillol font impression auprès d’Arno Breker, l’esthète du IIIe Reich. Même si l’antinazi Kessler a fui l’Allemagne il n’empêche que la sculpture du Catalan devient une référence à Berlin. Certes, Maillol n’y est pour rien et il commence à être âgé, mais quand il reçoit des soldats allemands, chez lui, à Banyuls et en 1942, lorsqu’il monte à Paris, invité à l’exposition d’Arno Breker, il est regardé de travers par ses congénères catalans. On le serait à moins. Dina Vierny, son modèle, viendra toutefois à la rescousse, défendant la mémoire de l’artiste en déclarant que celui-ci lui aurait indiqué de nombreux chemins dans la montagne, qu’elle a ensuite utilisés pour faire passer des résistants en Espagne, invoquant un « réseau Maillol ». Quoi qu’il en soit, ces dernières amitiés germaniques n’ont pas fait du bien à l’image du maître catalan. 1934 : Dina Vierny En 1934, c’est la rencontre de Maillol avec Dina Vierny (1919-2009), une adolescente juive de quinze ans, née en Bessarabie. Celle-ci lui servira de modèle durant dix ans, jusqu’à la mort du sculpteur dans un accident de voiture, en 1944. Entre-temps, Maillol aura l’occasion de la sortir des geôles allemandes (grâce à son amitié avec Arno Breker, le sculpteur officiel du régime nazi) où son modèle avait été emprisonné après une rafle allemande. Par-delà les conventions artistiques qui peuvent lier un peintre et son modèle, on peut ici évoquer une fidélité assez extraordinaire entre eux. A son contact, Maillol reprit même les pinceaux et réalisa plusieurs portraits de cette jeune fille dont la beauté potelée correspondait aux canons de son idéal artistique. Mais, c’est dans les ultimes sculptures du « patron », ainsi qu’elle le surnommait, que la rencontre entre l’artiste et sa muse eut lieu. Dina Vierny a inspiré à Maillol « La Montagne », « La Rivière », « L’Air », « L’Harmonie ». Autant d’allégories qui tendent à la plénitude artistique sans cesse recherchée par l’artiste catalan. Trente ans plus tard : hommage de la France Certains de ces chefs-d’œuvre sont exposés dans les jardins des Tuileries, à Paris. Un extraordinaire musée à ciel ouvert créé en 1964, à l’initiative d’André Malraux, alors ministre de la Culture, après que Dina Vierny ait fait don de l’œuvre monumentale de Maillol à l’Etat français. A la même époque, devenue marchande d’art depuis la mort de Maillol, elle décide de créer sa propre fondation, afin de faire connaître au public l’œuvre du sculpteur. Celle-ci existe toujours, dans un hôtel particulier du VIIe arrondissement et organise périodiquement de prestigieuses expositions. 1964 est aussi l’année durant laquelle Maillol eut droit à des obsèques nationales, soit vingt ans après son décès sur la route de Prades, alors qu’il rendait visite en voiture au peintre Raoul Dufy, en villégiature à Vernet-les-Bains. La germanophilie de l’artiste lui joua bien des tours, jusque sur les chemins de la postérité… Paradis catalan Aujourd’hui, on retient surtout un génie de la sculpture, rénovateur exemplaire de ce que cet art pouvait être au début du XXe siècle, engoncé dans son carcan d’académisme poussif. On mesure aussi combien son attachement à la terre catalane et à ses traditions (Maillol était, entre autres, un passionné de sardane) compta dans le champ de son inspiration imprégnée de culture grecque. Et quand on visite le musée Maillol de Banyuls, installé dans la métairie qui lui servait d’atelier au cœur de la bienheureuse vallée de la Roume, on ne peut s’empêcher de penser à ce mythe hellénique du paradis perdu. Gauguin crut trouver celui-ci à Tahiti alors que Maillol n’eut de cesse de l’entretenir là, sur cette terre de son enfance, dans ce pli des Albères où fleurissent les mandariniers et où, par-delà l’horizon, le modèle préféré de l’artiste avait tout d’une Vénus sortant des flots…



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