Christophe Colomb et la Catalogne
Que serait le port de Barcelone sans le souvenir des trois caravelles de Christophe Colomb et sans la fière statue de l'amiral montrant le large au bout des Rambles ? Pourtant, c'est établi historiquement, ce n'est pas ici, au coeur de la Méditerranée qu'il a embarqué. Histoire d'une légende, catalane ?
Des origines controversées Il existe en effet plusieurs versions sur l’origine du personnage. La plus traditionnelle soutient qu’il est né en 1451, probablement à Gênes en Italie, d‘un père tisserand. Pourtant, les Corses revendiquent aussi le marin : une maison « natale » de Colomb se visite ainsi à Calvi, en Haute-Corse, à l’époque citadelle génoise. D’autres recherches encore ont récemment avancé la possibilité de son origine juive et portugaise. Il aurait ainsi donné le nom de Cuba à l’île actuelle, en référence à une terre de l’Alentejo, Vila de Cuba, dont il aurait été natif. Gênois, mais d’où ? D’autres sources de plus en plus nombreuses avancent l’hypothèse d’une origine catalane, origine qui aurait été occultée pour servir l‘historiographie espagnole basée sur la glorification des Rois Catholiques et mettre une fois de plus la Catalogne sous le boisseau. Pour certains chercheurs américains, lorsque Colomb déclare être « de Genova« , il ne fait pas du tout allusion à la ville italienne du même nom, mais bien à Genova, un faubourg de Tortosa situé à l’époque au bord de l’Ebre (avant qu’il ne change de lit). Ils en veulent pour preuve que Christophe Colomb n’a jamais maîtrisé la langue italienne, qu’il ne l’a jamais utilisée dans ses écrits, lui préférant un castillan que tous les linguistes et philologues s’accordent à trouver fortement imprégné de structures catalanes. Il aurait donc effectivement été génois, mais tout autrement que dans les biographies officielles. C’est en tout cas la théorie de Madame Irizarry, professeur émérite à l’Université de Chicago, qui a analysé les 100 documents, lettres, journaux intimes, notes, écrits de la main de Colomb qui se sont conservés jusqu'à nos jours. Étudiant les travaux de ses prédécesseurs qui ont démontré que le grand navigateur ne maîtrisait bien aucune langue écrite, elle s'est demandée « pourquoi l'espagnol de Christophe Colomb pouvait être si précis, poétique et expressif » tout en contenant autant de fautes. Supposant que la langue maternelle de Colomb devait être relativement proche de l'espagnol, elle a étudié le lexique, la morphologie, l'orthographe et la syntaxe des textes rédigés par Colomb, avant de conclure que sa langue maternelle était le catalan. Palos ou Pals ? L’histoire a retenu que Christophe Colomb cherchait à composer son équipage en hantant les rives du port de Palos près de Huelva, au fin fond de l‘Andalousie. Pourtant, des historiens n’ont pas manqué de remarquer que Palos est aussi la traduction castillane de Pals, dans le Baix Empordà d’où la famille Colomb aurait pu être originaire, et qui a de tout temps été une terre de navigateurs, notamment au XIXe siècle avec les « américanos » partis faire fortune à Cuba. Voilà qui étaye les remarques linguistiques précédemment évoquées. Autre hypothèse, Christophe Colomb serait originaire… de Prades ! On le voit, l’origine du personnage fait couler beaucoup d’encre. Des indices convergents Il existe donc malgré tout un faisceau convergent d’indices qui tendent à prouver que Christophe Colomb s’appelait en réalité Cristòfol Colom, et que sa catalanité ne fait pas de doute. On sait par exemple qu’il a combattu contre Jean II, lors de la guerre civile catalane, dans le camp de René d’Anjou, il le dit lui-même dans une lettre envoyée au Roi Ferdinand en 1495. Comment par ailleurs le fils d’un simple tisserand génois aurait-il pu épouser une fille de bonne noblesse portugaise ? Comment aurait-il pu recevoir l‘impressionnante formation dont il fait preuve tout au long de sa vie dans tous les domaines ? Car il est clair que Christophe Colomb parle castillan, portugais, catalan et qu’il ne connaît aucun des dialectes italiens. En effet lorsqu’il écrit en Italie, il le fait dans son castillan approximatif ou dans un italien qui tient du sabir. Plus étonnant encore, il maniait le grec, l’hébreu et le latin, ce qui a contribué à donner du crédit à une possible judéité. En tout cas, ses écrits montrent qu’il avait lu Arnau de Vilanova, Eiximenis et Ramon Llull, en véritable humaniste. Voilà qui est peu compatible avec les origines plébéiennes qui lui sont prêtées ! Un érudit Sur un plan plus scientifique, Christophe Colomb avait de grandes connaissances en matière d’astronomie, de géographie, de mathématiques et de théologie. Il calculait avec exactitude sa position et les cartes qu’il a dessinées indiquent la distance exacte entre les côtes de l’Espagne et le Nouveau Monde. Lors de son troisième voyage, il suivit d’ailleurs le 28e parallèle, celui des alizés qui est le plus favorable pour atteindre rapidement l’ouest. Sa technique de cartographie relève clairement de l’école catalane, brillamment représentée par les Majorquins. Encore une pierre à l’édifice. Catalan, forcément Si Christophe Colomb se proclame en plusieurs occasions dans ses écrits « étranger à la Castille », il n’existe aucun document où il fasse mention de sa nationalité réelle, contrairement aux autres marins de l‘époque comme Fernando de Magallanes qui se déclare portugais ou encore Americo Vespucci qui se dit florentin. Pourtant, il ne cesse de faire référence aux rois catholiques comme à ses « souverains naturels » et parle en plusieurs occurrences de « nos rois », « nos souverains » et « notre Espagne ». S’il se considérait espagnol et n’était pas castillan, c’est qu’il devait probablement être citoyen de l’un ou l’autre des territoires de la couronne d’Aragon. Par ailleurs, il est clair que son père au moins devait être noble, sans quoi jamais le roi ne l’aurait nommé vice-roi et ne lui aurait laissé conserver le nom de Colomb. Décidément, le personnage est complexe, mais sa catalanité ne paraît pas faire de doute : reste à voir cette réalité inscrite dans les livres d‘école ! Une vie de roman En 1476, Christophe Colomb embarque sur un convoi en partance pour Lisbonne puis l’Angleterre. Le convoi est attaqué par les Français et Christophe Colomb se réfugie chez son frère, cartographe à Lisbonne. Il épouse en 1479 une fille de la noblesse portugaise, Dona Felipa Perestrello e Moniz, fille de Bartolomeu Perestrelo, l’un des découvreurs des îles de Madère et de Porto Santo. Felipa meurt peu de temps après la naissance de leur seul fils, Diego Colomb. Christophe Colomb se perfectionne alors dans les sciences de la navigation, grâce aux cartes que son épouse lui a apportées en dot : les cartes des vents et des courants de Bartolomeu Perestrelo qui voyageait notamment en Afrique, pour le compte du roi du Portugal. Une idée folle Très vite, Christophe Colomb a l’idée de rallier les Indes par l’ouest, convaincu que le chemin est moins long. N'ayant pu convaincre le roi du Portugal, il se rend en Espagne pour faire part de son projet aux souverains espagnols. En 1484, il obtient enfin une entrevue avec le confesseur de la reine Isabel la Catholique. Cet homme d'Eglise se montre très intéressé par le projet de Colomb et arrange un rendez-vous avec la reine. Colomb impressionne beaucoup la reine Isabel avec ses récits décrivant des navires chargés d'or et d'épices. Malheureusement, la guerre de reconquête qu'elle mène contre les Arabes est plus urgente. Les projets de Colomb sont remis à plus tard. Le 1er Janvier 1492, les rois catholiques prennent la ville de Grenade et en finissent avec la domination arabe en Espagne. C'est l'euphorie dans tout le royaume et Isabel réussit à convaincre son époux, le roi Ferdinand, de financer le voyage de Christophe Colomb. Le 17 Avril 1492, le roi signe les « Capitulations » de Santa Fé, faisant de Colomb le Grand Amiral de la Mer Océane, Vice-Roi des Indes, propriétaire et gouverneur de toutes les terres qu'il découvrira. Une folle aventure A Palos de Moguer (Huelva) ou à Pals (Empordà), Colomb doit recruter son équipage. Effrayés par une telle expédition dont ils craignent de ne pas revenir, beaucoup de marins refusent de le suivre. Il lui faudra donc embarquer une centaine de proscrits, moins aguerris sans doute, mais soucieux de quitter le territoire. Pour commander les trois frêles caravelles qui lui ont été accordées après moult atermoiements, Colomb obtient le concours des frères Pinzón. Martin Alonso Pinzón commandera la Pinta, Vicente Yañez Pinzón dirigera la Niña tandis que Colomb sera aux commandes de la Santa Maria. Le 3 Août 1492 à l'aube, ces trois caravelles mettent le cap vers les Canaries. La traversée de l'Atlantique est si longue (2 mois) que les marins menacent de se mutiner mais la terre est vraiment au bout du voyage. Ce sont d'abord les Antilles, puis la grande île de Cuba, dont il prend possession au nom de la couronne espagnole. Christophe Colomb fera encore trois voyages. Un second, un an plus tard, à la tête cette fois de 17 navires, lui permettra de découvrir Porto Rico et les petites Antilles, mais ni or ni richesses, simplement des autochtones dont il est persuadé que ce sont des Indiens. Enfin, l'amiral Colomb entame en 1498 son troisième voyage jusqu'à l’île de Trinidad mais les rois catholiques, alertés sur sa gestion indélicate des colonies grâce auxquelles il s‘est inconsidérément enrichi, l’obligent à rentrer en Espagne et lui retirent tous ses privilèges. Ce n'est que lors de sa quatrième traversée, organisée à grand-peine, qu'il trouvera enfin de l'or sur les côtes du Honduras, mais la résistance des indigènes le contraindra à regagner l'Espagne. Il meurt à Valladolid, privé de tous ses privilèges, mais convaincu d’avoir trouvé la route des Indes. Un mythe universel Tout le monde vous le dira, c’est Christophe Colomb qui a découvert l’Amérique. Pourtant, il y arrive, c’est maintenant établi, 500 ans après les Vikings dont les sagas ont donné des noms nordiques à des terres américaines : le Groënland, bien sûr, mais aussi le Helluland (Terre de Baffin), le Markland, (Labrador), le Vinland (sans doute le Québec). Certains historiens comme Gavin Menzies pensent même que les Chinois ont brûlé la politesse aux Espagnols lors de leur expédition de 1418. Mais aucune de ces affirmations ne vient atténuer le rayonnement de la figure de l’Amiral Colomb, patenté dans le monde entier comme le découvreur des Amériques. On ne compte plus en Europe et en Amérique les monuments à sa gloire, et Barcelone ne manque pas à l’appel, bien au contraire ! Figure emblématique du port Conçue par l'architecte Gaietà Buigas, la colonne Colomb en l’honneur du célèbre navigateur, fut érigée en 1888 sur le port de la ville, à l’occasion de l’exposition universelle. D’une hauteur de soixante mètres, le monument constitué d’un socle de pierre et d’une colonne de fer, est surmonté d’une sculpture de Rafael Atché représentant l’explorateur, le bras droit tendu vers la mer. La base de la colonne est constituée de quatre niveaux d’escaliers ornés de six lions et surmontés de huit bas-reliefs de bronze, ainsi que de sculptures illustrant la vie de Christophe Colomb. A l’intérieur du monument se trouve un ascenseur qui permet d'accéder au mirador, situé sous la statue, d'où l'on jouit d'une vue panoramique exceptionnelle sur le port et sur La Rambla. La colonne est devenue l’un des monuments les plus photographiés de la ville, et l’un de ses principaux emblèmes. Sans le savoir, les Catalans du XIXe siècle ont ainsi rendu à César ce qui lui appartient en honorant ainsi l’un des leurs. C’est bien Cristòfor Colom qui montre le large et les chemins de l’avenir à la capitale catalane, et c’est bien à lui, fils de Catalogne, que l’Espagne doit les splendeurs de son siècle d’or. Un joli pied-de-nez de l’histoire!




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