Le magazine > N°42

Casimir Arajol

1 janvier 2012
Casimir Arajol

Vétérinaire de formation, aujourd'hui retraité, cet Andorran amoureux de sa terre a occupé les plus hautes fonctions nationales : haut fonctionnaire au Ministère de l'Agriculture, il fut même durant cinq ans, le chef du protocole du gouvernement andorran ! Parfaitement trilingue, ce témoin des rapides évolutions de la principauté en quelques décennies nous parle du passé et tente avec nous, de déchiffrer l'avenir qui attend ces hautes vallées si longtemps endormies et aujourd'hui trépidantes...
 

CC: Casimir Arajol, vous travaillez beaucoup sur la mémoire pastorale de l’Andorre, avec votre festival de l’élevage qui se tient tous les mois de septembre et attire un grand nombre de spectateurs (1) : . Vous êtes vous-même fils de paysan ?

Non, figurez-vous que non. Mes grands-parents étaient traginers, ils convoyaient grâce à leur cheptel de mulets et un arsenal de bâts, des hommes et des marchandises à travers toutes nos vallées, aussi bien vers la France que vers l’Espagne. En ce temps-là, le numéraire était rare, c’était le règne du troc. On amenait des peaux de bêtes, de la laine qu’on échangeait contre du bois ou du blé. Il n’y avait pas de route à proprement parler, juste des chemins muletiers souvent vertigineux, l’Andorre était presque une île, encadrée par des cols difficiles à franchir, surtout en hiver. Un monde à part.

CC : Et les personnes circulaient aussi à dos de mulet ?

Et oui, vu le relief, impossible de faire passer autre chose, pas question de charrettes ou de calèches. Je me souviens qu’on allait chercher le juge de Prades, chargé de rendre la justice au nom du coprince français et l’évêque de la Seu d’Urgell, responsable im personam des âmes andorranes, sans autre cérémonial, nécessité oblige. C’était un autre temps. Mes grands-parents avaient aussi une sorte d’auberge de montagne où tous ces voyageurs pouvaient se sustenter et se réchauffer. Nous avions aussi beaucoup de liens avec la haute vallée de l’Aude et avec Foix. Là aussi, il y a une vraie parenté linguistique.

CC: Comment avez-vous traversé la guerre d’Espagne ?

Je suis allé à la maternelle à Ax les Thermes, puis j’ai fait mes études plus tard à Barcelone. J’ai longtemps hésité entre une carrière d’avocat et une carrière de vétérinaire. Les animaux ont gagné. A l’époque, il fallait se déplacer de mas en mas, et mes principaux clients étaient des têtes de bétail, pas les animaux domestiques ! C’est bien plus tard que les chiens et les chats ont pris la place qu’ils ont aujourd’hui. Le gouvernement andorran nous payait directement et nous arrivions avec les médicaments nécessaires. Tout au plus percevions-nous un prix de visite de 100 pesetas, en cas de mise bas, presque un pourboire. Toutes nos analyses étaient envoyées à des laboratoires français, car nous dépendions de la Direction des Services Vétérinaires des Pyrénées-Orientales.

CC : Que représente le bétail dans un univers aussi bétonné et urbanisé ?

Beaucoup, à cause de la transhumance. Nous avons des ovins (qui produisent surtout de la viande), de plus en plus d’équins, notamment des chevaux et puis bien sûr des vaches. Les animaux passent l’hiver en France, dans l’Aude, l’Hérault, le Gers et les Pyrénées-Orientales et restent ici de juin à septembre. Le métier a beaucoup changé, bien sûr. Les mesures prophylactiques se sont multipliées. D’ailleurs nous étions 2 vétérinaires dans les années 60, il y en a 8 aujourd’hui. Nous avons par ailleurs entamé une démarche qualitative en créant une race de vaches andorranes : la brune d’Andorre, mais les brebis ont quasiment disparu des exploitations locales.

CC : Justement, quel type d’exploitation y-a-t-il encore ?

Des exploitations mixtes, avec la culture du tabac, (dont les quantités de production sont fortement régulées et la surproduction brûlée) et l’élevage. La démarche qualitative s’étend aussi aux herbes médicinales, aux fruits rouges, aux pommes de terre. L’essentiel, c’est de créer un label andorran.

CC: Quel avenir pour ces vallées?

Vaste question. Vous savez, le Traité des Pyrénées ne fait même pas mention de l’Andorre. Son indépendance était acquise dans le non dit, c’est dire ! Notre destin est lié à celui des autres principautés, avec une exception pour le Vatican qui est tout autre chose. La crise n’a pas dit son dernier mot. Nous avons une très forte immigration depuis quarante ans : d’abord des Galiciens, puis des Andalous, des Portugais, maintenant des Philippins. Chacun a développé ici un génie particulier en se concentrant sur un secteur donné. Aujourd'hui par exemple, les Philippins ont le quasi-monopole du nettoyage des vitres. Mais les gens s’en vont car le travail manque, en un an nous avons perdu 8 000 travailleurs, c'est énorme. Nous avons aussi des retraités aisés d’Europe du nord : allemands, hollandais, anglais… Eux sont parfaitement intégrés. C’est tout ça l’Andorre d’aujourd’hui…

CC: Et l’intégration ?

La palme linguistique revient aux Portugais. C’est plus compliqué avec les hispanophones, pourtant, conserver le catalan est absolument essentiel. Culturellement, il est primordial de préserver la mémoire. Tous les ans, j’édite à mes frais un petit fascicule que j’envoie avec mes vœux. Il a pour but de faire aimer l’Andorre. Alors oui, j’ai encore de l’espoir, je parie sur les randonneurs, la restauration des refuges et des orris, l’implantation des vias ferrata, le besoin de racines. J’espère que l’Unesco reconnaîtra notre patrimoine. Et je parie sur ces gens qui sont venus ici travailler et qui peu à peu, d'une génération à l'autre, deviennent des Andorrans.

CC: Pour nous, l'histoire de l'Andorre est assez mystérieuse...

C'est pourtant assez simple. Si l’on passe sur l’exception féodale qui nous a si longtemps figés, les enjeux sont toujours les mêmes : l'enclavement, vu tantôt comme un atout, tantôt comme un frein, d'où les atermoiements infinis qui nous ont privés de chemin de fer, malgré plusieurs projets toujours avortés, ce que je considère comme une erreur historique. Et puis, dans un registre moins noble, il y a toujours eu des enjeux spéculatifs liés à la maîtrise de l'eau thermale et à l'implantation d'un casino. Une véritable arlésienne. Songez qu’en 1930, le Conseil avait donné son accord à des investisseurs australiens et qu’il a fallu l’intervention de la Reine d’Angleterre en personne pour stopper le projet. Comme l’Australie fait partie du Commonwealth, elle voyait d’un très mauvais œil la perte des recettes liées aux jeux ! Oui, nous sommes dans un tout petit pays où jamais le sang n’a été versé, mais où les luttes économiques et commerciales ont toujours animé la vie collective…

CC: Et Boris 1er ?

Ça, c’est la tragicomédie andorrane, comme ont titré les journaux de l’époque. Un aventurier qui a réussi dans les années trente à se faire passer pour l’héritier légitime de la principauté pendant 48 heures. Il a très mal fini, en prison au Portugal, mais ça ne pouvait arriver qu’en Andorre !

CC. Vous avez eu une vie trépidante et surtout, variée, des ors des institutions séculaires aux étables et aux vêlages sauvages, quels enseignements en tirez-vous ?

J’ai beaucoup appris de la nature et des animaux. Je sais que tout n’est que cycle et c’est ce qui me donne l’espoir et l’énergie pour continuer. Le sens, finalement, c’est d'avancer. 


Pub

NUMEROs DEJA PARUS

PubPubpubpub

Sorties :

Anonymous

Anonymous

Costa Brava

Tags

En bref

Le catalan Samuel Aranda reçoit le World Press Photo

1 mars 2012

Le catalan Samuel Aranda reçoit le World Press Photo

La photographie d’une femme serrant dans ses bras un parent blessé, prise au Yémen par Samuel Aranda pour le New York Times s’est vu attribuer le prix World Press Photo. Elle illustre le ... …

L'Almandin perd son macaron Michelin

1 avr. 2012

L'Almandin perd son macaron Michelin

Comme tous les ans, le guide rouge qui ressemble de plus en plus au petit livre du même nom, fait son lot de déçus. Jean Paul Hartmann, titulaire du précieux macaron depuis plus de 15 ans, vient ainsi de se voir sup... …

Le cloître de Ripoll commence sa restauration

1 mars 2012

Le cloître de Ripoll commence sa restauration

Les travaux de restauration du cloître de Ripoll viennent de commencer et ont mis à jour des portes et des fenêtres jusque-là occultées. Il s’agit de décaper colonnes ... …

Suivez-nous sur Facebook :

  Déjà 1040 inscrits.
  Et vous ?