Andorre, une histoire d'hommes
Fiers de leur petit pays, dont ils ont toujours su préserver l'indépendance et l'intégrité malgré tous les vents de l'histoire, les Andorrans sont des gens attachants. Vous monterez en Andorre pour le tabac et l'alcool, vous y reviendrez pour retrouver vos nouveaux amis. Bon viatge !
Quand j'étais petit, le catalan de mon grand-père me paraissait plein d'expressions énigmatiques comme « la Seca, la Meca i les valls d'Andorra ». Pour lui, cela voulait dire le bout du monde, un coin aussi retiré que le plus lointain des patelins de la Chine ou le fin fond du Kamtchatka. Essayez de placer Kamtchatka dans la conversation. C'est dur... J'avais l'impression qu'il parlait de Marco Polo ou du marquis, héros des Cloches de Corneville, dont ma mère chantait si bien le grand air. A la sortie de Villefranche, la montagne prend ses aises. Je dirais même qu'elle se montre envahissante si je n'oubliais qu'elle est chez elle. Sur les côtes catalanes, même quand la mer se déchaîne, elle a toujours l'air un peu domestiquée. La montagne, elle, reste sauvage, dure, sans concessions. La Cerdagne est une île ou plutôt un nuage fatigué qui s'est posé et n'a jamais pu redécoller. Quelle que soit la saison, comme la fourrure de ces félins fabuleux qui font rêver les enfants, la Cerdagne est splendide. L'hiver, blanche comme la robe des panthères de l'Himalaya, les nuances du roux en septembre et la gamme des verts au printemps. Pour aller en Andorre, les Français passent par le Pas de la Casa. Les Catalans préfèrent la route de la Seu d'Urgell. La route file, droite, comme une autoroute mais une autoroute bien élevée qui prend le temps de vivre. La route tranquille réveille des myriades de souvenirs qui ne demandaient qu'à revenir à la conscience. On se sent bien. Un panneau annonce bientôt le village d'Aristot. Quels philosophes ces Catalans ! Erreur. Le nom catalan du philosophe est Aristòtil, plus proche de l'original grec que son adaptation française. Çà et là, quelques bunkers rappellent les temps sinistres où le Caudillo voulait protéger ses frontières. Il s'était imaginé que les alliés aideraient les maquisards républicains à reconquérir le pays perdu. Il aurait pu s'acheter d'autres yachts comme El Astor, à bord duquel il adorait pêcher. La ville-cathédrale La Seu d'Urgell paresse au pied de sa cathédrale, dont l'évêque est co-prince d'Andorre avec le chef de l'Etat français, depuis Henri IV. Avant le sympathique Béarnais, les évêques de la Seu d'Urgell partageaient cet honneur avec les comtes de Foix, depuis 1278. Dans les anciens guides touristiques - comme les irremplaçables Baedeker, les Guides Bleus et même les Guides Verts de Michelin - on proposait toujours un petit lexique toponymique. Ainsi, les touristes qui ne connaissaient pas la langue des pays qu'ils traversaient, déchiffraient le portulan magique qu'ils découvraient. La Seu, c'est un synonyme de cathédrale à l'ouest de la Catalogne. A Gérone ou Barcelone, on prie à la cathédrale. A Manresa, Lleida et la Seu d'Urgell, on fait ses dévotions à la Seu. La Seu est l'une des merveilles de l'art roman en Catalogne et Dieu sait qu'il y en a, dans le pays, des monastères, des cloîtres et des abbayes. La légende prétend qu'Héraclès l'Egyptien fonda la ville, alors qu'il passait l'été dans les Pyrénées. Détruite par les Sarrasins à plusieurs reprises, la cité rejaillit sans cesse de ses ruines. Son évêché très puissant favorisa le commerce. L'histoire de la ville ne peut se dissocier de celle de l'Andorre. Le pays de Charlemagne Les origines de la Principauté demeurent mystérieuses. La toponymie elle-même ne nous sert à rien. Le nom Andorre pourrait dériver de l'arabe, du basque, voire de Charlemagne. On vénère l'empereur à la barbe fleurie dans le pays qu'il délivra de l'occupation musulmane. Des artères importantes, des hôtels et un prix littéraire portent son nom : Carlemany. Tous les conquérants ont saccagé l'Andorre, s'y sont essuyé les pieds. Carthaginois, Romains, Wisigoths, Arabes. La petite principauté, contrairement à des nations plus fortes emportées dans le tourbillon de l'histoire, a survécu. Toléré entre deux géants, le pays a su sauvegarder son indépendance. Même si l'évêque d'Urgell et le président de la République Française restent nominalement co-princes, ce sont les Andorrans qui gouvernent pleinement chez eux depuis la constitution de 1993. En Andorre, de Gaulle, Giscard d'Estaing et Mitterrand ont une rue à leur nom en tant que co-princes d'Andorre et non pour leurs mérites hexagonaux. A la frontière andorrane, les douaniers et les gardes civils espagnols, ainsi que leurs collègues de la Principauté, vous laissent rentrer sans rien vous demander. A la sortie, en revanche, mieux vaut être en règle. Au début, le catalaniste frétille. Toutes les inscriptions sont en catalan, seule langue officielle du pays. Contrairement à une idée reçue, le français et l'espagnol n'y jouissent d'aucun statut légal. Tout est en catalan. Tout. Quand on descend de son auto, on se pose des questions sur la nature de son régime politique. Un dictateur mystérieux L'Andorre est une démocratie mais, au premier abord, le culte de la personnalité semble y sévir comme dans les dictatures. Partout, on y voit le portrait écrasant d'un mystérieux personnage sur des affiches publicitaires. « El conseller ». Qui est-il ? Un banquier, un paysan parvenu, un contrebandier ? Son tricorne à la Casanova, sa cravate et son pardessus ne nous éclairent guère. Tabacs, boutiques, tout semble appartenir au Conseller. En fait, il sert d'égérie à la quasi-totalité des publicités. J'avoue que je préférerais une pin-up... L'Andorre n'est pas qu'un supermarché entouré de vallées oubliées, de lacs romantiques et inquiétants. C'est aussi une terre forgée par les hommes. Si l'Andorre disparaissait dans un cataclysme et qu'il dût en rester un témoignage pour l'éternité, deux membres de la famille Viladomat pourraient monter à bord de la nouvelle Arche de Noé. Francesc Viladomat, dix-sept fois champion de ski d'Espagne, au-delà de ses qualités athlétiques apparaît comme un visionnaire. Il contribua à l'essor de la station de Pas de la Casa et transforma son pays en Eldorado des skieurs. Francesc Viladomat symbolise à lui tout seul le fameux « boom », le passage de l'Andorre patriarcale et rurale, à l'Andorre moderne qui a su conserver son âme malgré les vilains promoteurs. Son père, Josep, sculpteur catalan qui dut s'exiler durant la nuit du franquisme, a peuplé les places de Catalogne et d'Andorre, de gracieuses créatures de pierre qui dansent la sardane ou jouent du flabiol. Elles sont plus girondes que le Conseller. Une métropole de poche Andorre, bien que l'on n'y compte que 84 000 âmes, a des allures de métropole. On y trouve des journaux dans toutes les langues comme à Paris, Moscou ou Londres. Les gratte-ciel modestes et tous les idiomes que l'on entend autour de soi entretiennent l'illusion. La langue du pays, répétons-le, est le catalan. Le grand écrivain Josep Pla prétendait avec sa malice habituelle que tous les Andorrans étaient contrebandiers. Maintenant, ils sont devenus banquiers ou architectes. Evolution logique. Ils parlent un catalan montagnard, avec des intonations de Lleida. Les o atones sont prononcés « o » et non « ou » comme en Roussillon ou à Barcelone. Le verbe « ficar » est mis à toutes les sauces et le verbe « posar » (mettre) semble ne pas supporter le climat. Les tribus de l’Andorre Avec les Andorrans et les Catalans du Sud, la communauté la plus représentée est hispanique, andalouse comme partout. Cela m'a toujours étonné qu'Amstrong ne rencontre pas des Andalous sur la lune. Ils sont partout. En Andorre comme ailleurs. Généralement, ils ne parlent que l'espagnol avec un accent andalou à couper du jabugo. Si l'on parle leur langue, on découvre des gens attachants, sensibles, généreux, toujours prêts à raconter une histoire drôle, salace évidemment, mais drôle au bout du compte. Au milieu d'une atmosphère drolatique, ils conservent une certaine gravité. Vous pourrez rencontrer des ouvriers, philosophes andalous, et manger des tapas au comptoir. Si vous ne connaissez ni le catalan, ni l'espagnol, il vous reste le portugais et vous pourrez vous consoler avec le délicieux vin vert. Durant des siècles, le Portugal a veillé jalousement sur ses provinces d'Outre-Mer. L'Angola, le Mozambique et Macao. Les Portugais pourraient reconstituer leur empire en commençant par l'Andorre où l'on parle plus la langue de Camões que celle de Molière. Certaines tavernes de la Principauté seraient moins dépaysées sur les rives du Tage que sur celles de la Valira et du Madriu. Il y a beaucoup de braves gens chez les Français d'Andorre mais ils baragouinent trop souvent un espagnol pathétique et semblent ne pas avoir saisi que Franco est tout à fait mort. Visite chez la patronne Nous ne finirons pas notre voyage sur cette note amère et visiterons le sanctuaire de Nostra Senyora de Meritxell. Si toutes les Catalanes s'appellent Montserrat ou Núria, les Andorranes rendent hommage à leur sainte patronne Meritxell. La vieille église et la Vierge en bois médiévale disparurent dans un incendie en 1972. A la catalane, sans se décourager, les Andorrans ont rebâti le sanctuaire. Cette église moderne, conçue par Ricardo Bofill, aérienne, ouverte au monde avec ses baies vitrées, vous donnera envie de revenir.




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